Passer son permis et piloter une moto, amputé de la jambe droite, c’est possible. Ghislain Lafosse a cependant dû batailler ferme pour obtenir son permis A2. Mais il a réussi avec la « complicité » d’un distributeur Yamaha bienveillant et des enseignants d’une auto-école de Péage-de-Roussillon particulièrement motivés.
Après un grave accident du travail en mai 2018, Ghislain Lafosse, 41 ans, a été amputé à mi-cuisse de la jambe droite. Depuis, il se déplace en fauteuil roulant. Passionné de deux-roues motorisés, il souhaitait pourtant réaliser le projet qu’il avait en tête avant son accident : passer son permis moto. Mais trouver la « bonne » école de conduite a été une vraie galère. Pour cela, Ghislain Lafosse entame un véritable tour de France et la réponse, parfois désolée, est toujours la même : « Aménager une moto ? C’est particulièrement complexe et puis, il faudrait pratiquement une moto pour chaque handicap ». Le discours semble bien rodé, mais il ne décourage pas Ghislain Lafosse. Et un jour, il frappe à la porte de l’auto-école Fanget à Péage-du-Roussillon, en Isère. « Ma rencontre avec Cédric Fermond a été déterminante, raconte Ghislain Lafosse. Il a tout de suite compris que le permis moto pourrait me donner cette sensation de liberté que je recherche. Pour lui comme pour moi, le handicap ne doit pas être un obstacle à la mobilité et la personne en situation de handicap ne peut en aucun cas être mise au ban de la société. »
Une moto aménagée sur mesure
par le distributeur Yamaha de Valence Fort de cette philosophie partagée, c’est un projet à trois qui se met en place. La première question qui se pose est de savoir quel permis peut passer Ghislain. La réponse n’est pas évidente, car l’administration est confrontée à une situation inédite. Finalement, le BER de Grenoble contacté donne son accord pour un permis A2. Une première car dans le cas de Ghislain Lafosse, il ne s’agit pas d’une régularisation, mais bien du passage d’un nouveau permis avec ses trois composantes : l’examen théorique, l’épreuve plateau et l’évaluation en circulation. Reste à trouver la moto. Aucune des concessions auxquelles s’adresse Ghislain Lafosse ne souhaite répondre à sa demande. Il est cependant bien décidé à ne pas renoncer à son rêve et trouve enfin une oreille attentive chez le distributeur Yamaha de Valence dans la Drôme, Cyril Berard Depassiot. « Nous avons choisi la moto ensemble, une Yamaha MT07 qui dispose d’une boîte robotisée et dont le sélecteur de vitesses est située sur le guidon à main gauche », explique Ghislain Lafosse. Contrairement à une personne amputée de la jambe gauche, pour Ghislain Lafosse amputé de la jambe droite, une adaptation de la moto est indispensable. « Pourquoi faire appel à un équipementier spécialisé pour l’adapter ? », lui demande Cyril Berard Depassiot, avant de déclarer : « Personne ne connaît mieux nos produits que nous. Nous allons réaliser l’aménagement nous-mêmes ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait, et « en quelques semaines, la moto parfaitement adaptée à mon handicap était prête », se rappelle, non sans émotion, Ghislain Lafosse.
Des transformations plus complexes qu’il n’y paraît
La principale transformation concerne le freinage : le frein de pied de la Yamaha MT07 doit être décalé pour devenir un frein à la main. « À première vue, explique Alexandre Perez, l’enseignant deux-roues qui a accompagné Ghislain Lafosse dans son apprentissage, rien ne change vraiment. En réalité, quand j’ai essayé la moto, j’ai tout de suite compris que c’est tout le système de freinage qui avait été revu. L’aménagement a pour conséquence un couplage des deux freins qui ont ainsi les mêmes fonctions alors que sur une moto de série, c’est différent : le frein avant permet de freiner la moto et le frein arrière de la stabiliser. Au départ, c’est assez perturbant, mais on prend très vite l’habitude de piloter un peu différemment et tout se passe très bien. »
Un contrat d’assurance sur mesure
Le troisième obstacle sera, lui aussi, levé avec de grandes difficultés. Aucune compagnie ne veut assurer Ghislain Lafosse et sa moto. Une fois encore, il ne baisse pas les bras et sa persévérance sera récompensée : un assureur prend le risque et lui « dessine » un contrat sur mesure non sans avoir majoré singulièrement la prime. Il est alors possible de passer à la « phase opérationnelle » et de préparer Ghislain Lafosse aux épreuves du permis. Cedric Fermond et Alexandre Perez décident que pour son apprentissage, ils adopteront des méthodes pédagogiques conventionnelles non sans leur adjoindre des modalités complémentaires pour prendre en compte la situation particulière de leur élève. « La difficulté ici, se rappelle Alexandre Perez, c’est par exemple que Ghislain, avec sa prothèse, n’a pas de sensations d’appui, ce qui est pourtant fondamental quand on pilote une moto. Il a appris à pallier ce manque… et nous avons obtenu un résultat spectaculaire. »
Un examen moto brillamment réussi
Vingt-sept heures plus tard, Ghislain Lafosse est sur le plateau de Bourgoin pour passer la première partie de l’épreuve pratique. L’inspectrice pour qui c’est aussi une première, connaît la situation. Cédric Fermond et Alexandre Perez la connaissent suffisamment pour savoir qu’elle sera objective. Tout se passe formidablement bien puisque, lors de l’épreuve, l’élève a le doit à mettre le pied au sol trois fois et que Ghislain ne le mettra pas une seule fois ! « J’étais passager et il a fait un parcours parfait. Cela aurait mérité des pom-pom girls à l’arrivée ! », s’amuse Alexandre Perez, pas peu fier d’avoir relevé ce défi ; et de quelle façon ! C’est à Vienne, en Isère, qu’après quelques heures de conduite supplémentaires, Ghislain Lafosse passe, avec succès, l’épreuve de circulation et il obtient ce permis moto dont il sait qu’il va lui changer la vie. Nous sommes le 5 juin 2026 et cette date sera à tout jamais marquée d’une pierre blanche pour Ghislain. Dans la bataille permanente que livrent les personnes en situation de handicap, un nouvel obstacle a été franchi. Certes toutes les écoles de conduite ne pourront pas se lancer dans le « handiconduite moto », mais les plus entreprenantes voient une nouvelle voie s’ouvrir.
Marc Horwitz