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menu_book Code de la route — Avril 2023

Formations aux nouvelles mobilités : un marché à saisir maintenant !

Les écoles de conduite ne se sont pas emparées des formations aux EDPM, ces engins de déplacement personnel motorisés. Des formations non obligatoires qui, de fait, sont très peu demandées par les entreprises et quasiment pas par les particuliers. Pour autant, il serait dommage de laisser échapper cette niche de diversification.


C’est en 2018 que les trottinettes électriques en libre-service et autres engins de déplacement personnel motorisés (EDPM) sont apparus en France. Mais c’est surtout en 2020 qu’ils ont envahi les rues des agglomérations avec des opérateurs privés proposant ces modes en libre-service. « La trottinette est un mode simple à utiliser, accessible dans la rue et moins encombrant qu’un vélo », constate Pascal Augé, gérant de l’école de conduite CER Bobillot à Paris. Mais cet attrait de la nouveauté doublé d’un engouement, provoque des tensions entre les différents usagers de la route. « À Paris, il faut être vigilant pour traverser la rue », note Alain Martin, conseiller deux-roues chez Mobilians-ESR et ancien gérant de la moto-école Zébra. « Les trottinettes sont très majoritairement utilisées dans les grandes métropoles où il y a une très forte densité de véhicules au mètre carré. Comme leurs conducteurs d’EDPM n’ont pas conscience de leur environnement, cela crée des problèmes. » D’autant plus qu’ils ont rarement connaissance des règles du Code de la route. « Ils circulent sur les trottoirs, dans les zones piétonnes, vont assez vite, se faufilent entre les voitures et ne portent pas d’équipements de protection », constate Sandra Carasco, présidente de l’UNIC.


Accidentalité en hausse
Ce défaut de maîtrise de l’environnement et les comportements à risque qui en découlent, se sont traduits en 2022 par une forte hausse de la mortalité chez les cyclistes et en particulier chez les trottinettistes dont le nombre ne cesse d’augmenter. C’est pourquoi, le gouvernement planche sur un plan national de régulation de l’usage des trottinettes. Dans le Journal du Dimanche daté du 5 mars 2023, Clément Beaune, ministre des Transports, a dit réfléchir pour porter l’âge légal d’utilisation d’une trottinette électrique de 12 à 14, voire 16 ans. Il évoque aussi une identification des engins pour « faciliter le contrôle », lorsque deux personnes circulent sur les trottinettes. Pour autant il n’évoque ni une obligation du port du casque, ni de formation. Cette absence de réglementation explique que peu d’écoles de conduite se sont positionnées sur le marché des EDPM. D’une part car il n’y a quasiment pas de demandes de la part des particuliers. « Ceux qui viennent chez nous ont la sécurité routière ancrée à la cheville. Hélas, ce ne sont pas les plus dangereux », note Patrice Bessone, président de Mobilians-ESR. D’autre part, les entreprises ne sollicitent pas beaucoup plus les écoles de conduite à ce titre. « Celles qui le font sont généralement des grands groupes ayant des politiques de RSE avec une culture du risque très élevée. Ils ont conscience des conséquences lorsque leurs salariés sont en arrêt maladie à la suite d’une chute de vélo ou en trottinettes », constate Patrick Clemens, directeur national du développement chez ECF Prévention. Des accidents survenus la plupart du temps lors des trajets domicile/travail.


Travailler avec des associations
Quelques demandes émanent des collectivités et institutions telles que l’Éducation nationale ou des associations. C’est ainsi que la moto-école Zébra, à Paris, s’est positionnée sur les formations EDPM. Une association de Montreuil qui travaille avec des jeunes de 14 à 17 ans, a contacté Alain Martin il y a trois ans pour les sensibiliser à leur environnement et leur inculquer des règles de comportement. Depuis, cette action a fait des émules. « En termes de maniabilité des trottinettes, nous n’avons rien à leur apprendre, si ce n’est les limites techniques de l’engin », précise-t-il. Durant une demi-journée, voire une journée, les enseignants de la conduite dispensent des cours sur les distances de freinage, l’énergie accumulée par le véhicule en fonction de la vitesse et du poids. « Nous insistons surtout sur le civisme et nous mettons l’accent sur le fait qu’ils ne sont pas seuls sur la route et qu’il y a des règles à respecter ». Selon les budgets des associations, ces formations s’accompagnent d’exercices pratiques réalisés sur une piste du circuit Carole. Dans le Rhône, ECF Lyon a travaillé une fois en 2008 pour l’association Valence Services spécialisée dans l’insertion professionnelle. « Dans le cadre d’un dispositif de retour à l’emploi, nous devions apprendre à des femmes à faire du vélo », explique Fabienne Fornieles, responsable des actions de sécurité routière au sein de l’entreprise lyonnaise. Au programme : les règles du Code de la route (priorités, stop, feux, croisements, etc.) et l’utilisation pratique d’un deux-roues (équilibre, braquage, freinage). Des contenus élaborés par l’équipe pédagogique d’ECF Lyon. Mais les demandes de formation aux EDPM restent infimes. Elles sont d’ailleurs qualifiées par les gérants « d’éphémères », « d’anecdotiques », de « marginales ». Chez ECF Prévention, ces formations pèsent 1 % de l’activité.


Une niche en développement
En Seine-Saint-Denis, à Pantin, une autre agence de la moto-école Zébra forme une soixantaine de jeunes par an. « Travailler avec des associations de quartiers fait partie de la mission sociétale des auto-écoles car si nous ne perdons pas d’argent avec ces formations, nous n’en gagnons pas », admet Alain Martin. Même constat de la part de Pascal Augé. Depuis 4 ans, le CER Bobillot forme des conducteurs de trottinettes à la demande de leur entreprise. « Cette prestation est plus rémunératrice qu’une leçon de conduite, mais ça n’explose pas non plus le chiffre d’affaires », indique-t-il. Pour cette école de conduite, ce type de formation correspond à une volonté de diversifier les activités de l’entreprise. « C’est une niche, qui a l’avantage d’élargir le champ de compétences de nos formateurs », affirme Pascal Augé. Patrice Bessone estime, lui aussi, que ce marché ne remplacera pas celui du permis B. « Néanmoins, les formations EDPM sont appelées à se développer, notamment avec le déploiement des ZFE car la trottinette sera de plus en plus utilisée pour parcourir les derniers kilomètres. » C’est aussi l’avis d’Alain Martin au titre du « car bashing ».


Se mettre en ordre de marche
Pour l’instant, les écoles de conduite ne sont pas ouvertes aux nouvelles mobilités. « Nous tentons de pénétrer ce marché, mais nous ne faisons que tenter », reconnaît Patrick Crespo, président du réseau CER. En cause : des gérants qui n’ont pas le temps de démarcher cette clientèle. « Tant que les écoles de conduite ne trouveront pas les moyens ou tant qu’on ne les aidera pas à avoir une activité commerciale proactive pour trouver des clients, elles auront du mal à s’imposer sur ce marché », constate Bruno Garancher, président de l’UNIDEC. Celui-ci conseille au secteur de s’organiser pour éviter que les formations EDPM « deviennent le pré-carré » de certaines écoles qui ont les moyens d’investir sur des forces commerciales. « C’est peut-être à l’échelle d’un département qu’il faut réfléchir ou via des groupements d’écoles de conduite. » Le cas échéant, Bruno Garancher pressent que ce marché risque de leur échapper. Comme cela a été le cas pour les stages de sensibilisation à la sécurité routière. « Les écoles de conduite ne sont pas identifiées comme légitimes auprès du grand public pour dispenser ces formations », note le président de l’UNIDEC. Patrice Bessone estime de son côté « que nous n’avons pas suffisamment rappelé aux médias que l’école de conduite intervient pour tout ce qui touche de près ou de loin à la sécurité routière ». Si la profession rate le coche, elle risque de voir s’imposer sur ces marchés des acteurs privés ou des associations telles que la FUB, la Fédération des usagers de la bicyclette qui a une plus grande visibilité. « C’est maintenant qu’il faut se positionner sur les mobilités douces », affirme Sandra Carasco. C’est le cas d’ECF Lyon qui est en train de finaliser un contenu pédagogique spécifique à la pratique du vélo. Pour cela, l’entreprise en a achetés douze. « Ce mode de déplacement est dans l’air du temps et il faut s’y intéresser », rappelle Fabienne Fornieles. « De plus, de nombreuses agglos développent des infrastructures pour les vélos ». À cela s’ajoutent des préoccupations environnementales. « L’engouement pour le vélo est aussi lié à la congestion des villes et à la pollution atmosphérique. Les habitants veulent moins utiliser leur voiture pour se déplacer », explique Christophe Lagrande, responsable pédagogique deux-roues chez ECF Lyon.


Se former avant de se lancer
Pour proposer ces formations, les écoles de conduite doivent former leur personnel. L’ANPER a conçu pour cela plusieurs fiches pédagogiques. C’est aussi le cas de Carl Moove, à Lyon, qui travaille en partenariat avec l’ANPER à ce sujet. L’entreprise dispense une formation financée à 100 % par l’OPCO mobilités. « Les enjeux sont plus orientés sur la lecture de l’environnement que sur la manipulation de la trottinette. L’objectif est de développer chez les enseignants une expertise sur les nouvelles mobilités pour apporter une offre complémentaire à l’entreprise », explique Cyprien Bardonnet, responsable de Carl Moove. Son objectif : donner aux auto-écoles les clés et les outils pour animer des sessions de formation en entreprise et dans les collectivités. En 2023, Carl Moove a formé sept enseignants de la conduite, dont Marion Revoyre, gérante de l’auto-école Vallée Formation, à Villefranche-sur-Saône, dans le Rhône, ainsi que deux de ses salariés. Leur motivation : être en mesure de répondre à la demande de parents d’élèves ayant acheté une trottinette à leur enfant. « Les conducteurs de trottinettes ont des comportements inappropriés et ne connaissent aucune règle. Certains sont très jeunes », rappelle-t-elle. Si la gérante reconnaît avoir été réfractaire à ces engins du fait de leur dangerosité, elle considère néanmoins qu’il faut tenir compte de l’évolution de la société et des pratiques de mobilité. « Lors des leçons de conduite, nous côtoyons ces engins quotidiennement sur la route. Nous sommes donc tenus de sensibiliser nos élèves candidats au permis B à ces modes de déplacement qu’ils vont forcément croiser. » La formation de Carl Moove propose aux formateurs des parcours en ville et des exercices de décrochage. Elle intègre également les différentes caractéristiques de ces véhicules et des équipements de sécurité. « En tant qu’enseignant de la conduite, nous voulons accompagner les conducteurs et les aider à utiliser ces engins en toute sécurité », explique Marion Revoyre. « Tant mieux si cette activité génère du chiffre d’affaires mais notre démarche est avant tout axée sur la prévention des risques ». Dans un avenir proche, Marion Revoyre souhaite démarcher les entreprises.


Désigner une personne chargée de la commercialisation de ces formations aux EDPM
Pour développer cette nouvelle clientèle, Cyprien Bardonnet conseille aux gérants de désigner une personne ressource chargée de la commercialisation de ces formations aux EDPM. « Cette activité peut être source de revenus intéressants car il y a une notion de récurrence annuelle », affirme-t-il. Il estime même que les formations ciblées sur les plus jeunes peuvent être un très bon moyen de ne pas trop s’écarter de cette cible. « Un élève accompagné dans l’usage de la trottinette poussera plus facilement la porte de l’auto-école pour passer son permis », affirme Cyprien Bardonnet.


Vers une obligation de formation ?
Tant que la formation aux nouvelles mobilités ne sera pas rendue obligatoire, les particuliers ne se rendront pas spontanément dans les écoles de conduite. « Les formations dispensées par les écoles de conduite sont liées à une règlementation. Dès lors qu’il n’y en a pas pour les EDPM, c’est quasiment impossible de se positionner sur ce marché », estime Patrick Crespo. Patrick Clemens observe pour sa part, un désarroi des écoles de conduite quant à ces nouvelles formations. « Elles ne savent pas comment les aborder alors qu’elles sentent que ce marché pointe le bout de son nez. » Sandra Carasco effectue deux parallèles pour illustrer cette situation. « Tant qu’il n’y a pas eu une formation minimale pour obtenir l’équivalence 125 cm3 avec un permis B, les gens ne venaient pas dans une auto-école pour se former à la conduite d’un deux-roues. » Autre exemple : la conduite des voiturettes. « Nous avons proposé cette formation lorsqu’elle a été rendue obligatoire. » Reste qu’au titre de l’accidentalité constatée chez les conducteurs d’EDPM, l’État pourrait légiférer. C’est ce que souhaite la présidente de l’UNIC. « À un moment donné, il faudra imposer une formation. Si c’est le cas, j’espère que les écoles de conduite seront consultées pour réfléchir au contenu. » De son côté, Alain Martin insiste pour que le port du casque soit rendu obligatoire. Mobilians-ESR dit ne pas militer en faveur d’une obligation de formation : « l’accidentologie le fera pour nous », conclut Patrice Bessone.


Christine Cabiron


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