Enseignant de la conduite dans la Région de Bruxelles-Capitale depuis 43 ans, Jean-Paul Haine dirige une école de conduite auto et moto, Motrex, dont les deux bureaux sont situés dans le centre-ville de la capitale belge. Ancien président de la principale organisation professionnelle wallonne, Federdrive, la Fédération des auto-écoles agréées, il porte un regard averti et inquiet sur la profession.
Il est toujours intéressant de franchir les frontières et d’aller voir ce qui se passe chez nos voisins. En Belgique, tous les centres d’examens, théorique comme pratique, sont privés. Il est par conséquent possible pour un élève de se présenter au Code en « candidat libre ». Deux échecs l’obligent cependant à passer par une école de conduite. Pour ce qui est de l’obtention du permis de conduire, s’il y a des points communs dans la formation de tous les élèves, les règles diffèrent d’une région à l’autre et Bruxelles qui forme une région à part entière, a une législation particulière.
Une filière libre, trop libre ?
Pour ce qui est de la Wallonie et de Bruxelles, un virage dans la formation à la conduite a été pris en 1992 avec l’avènement du permis provisoire. « Une idée belge, explique Jean-Paul Haine. Ce permis permet à un élève de conduire à partir de 17 ans avec un guide, une personne ou deux au maximum inscrites sur le permis provisoire et qui ont au moins huit années de permis. Si l’on suit la filière dite libre, la filière choisie par 50 % des élèves et qui permet de ne jamais passer par une école pour accéder à l’examen, il faut rouler au minimum 9 mois à Bruxelles, 3 en Wallonie avec un maximum de 36 mois et parcourir 1 500 kilomètres au moins attestés par un carnet de bord. Ce qui a changé avec le permis provisoire, c’est que les priorités ont été inversées et que le passage par l’auto-école qui était jusque-là la voie normale, est devenue la meilleure des voies supplétives ». On peut par conséquent obtenir son permis sans jamais avoir été au contact d’un professionnel, ce qui signifie, pour Jean-Paul Haine, que l’examen pratique est réellement fait pour être réussi par tout le monde. « Cela explique le taux élevé d’insécurité sur le réseau routier, s’insurge Jean-Paul Haine. Si les critères de réussite étaient sérieux, il y aurait au moins 70 % d’échecs. Ce qui laisse à penser que l’examen est une pièce de théâtre où il faut avant tout respecter le Code de la route. Cela ne veut pas dire que vous savez conduire ! Cela n’est pas si grave sans doute dans une ville comme Bruxelles où, depuis le 1er janvier 2021, la vitesse est limitée partout à 30 km/h et où vous pouvez obtenir votre permis sans jamais passer la troisième vitesse ! » Le ton est sarcastique, mais l’on sent bien qu’au-delà de la plaisanterie, Jean-Paul Haine s’interroge sur la sécurité routière dans son pays où en 2019, il y a eu 3 600 blessés graves et 646 personnes ayant perdu la vie dans les 30 jours suivant l’accident, une tendance cependant stable depuis plusieurs années.
Un permis de conduire provisoire délivré par les écoles de conduite
Le permis provisoire peut aussi être obtenu en prenant 20 heures de cours dans une école de conduite. L’élève peut alors rouler seul, sans accompagnant. Ce document est valable 18 mois et il faut alors se présenter à l’examen entre le troisième et dix-huitième mois suivants. « à mon regret, déplore Jean-Paul Haine, ce sont les écoles qui délivrent ce certificat provisoire de conduite. Elles sont juges et parties, ce qui a des effets délétères surtout en matière de concurrence commerciale. En Wallonie, il existe un examen de conduite intermédiaire qui me semble une solution plus adéquate ». C’est ainsi qu’à Bruxelles, le titulaire d’un permis provisoire peut venir passer l’examen pratique seul au volant de son véhicule personnel, échouer et repartir… seul au volant. Les Français, méchantes langues s’il en est, diront volontiers que c’est là une histoire belge et cela d’autant plus que vous pouvez faire cela deux fois. « Cela met en balance la légitimité de l’examen pratique, insiste Jean-Paul Haine. Il y a un réel problème de sécurité. à mes yeux, il est au minimum malhonnête, pour ne pas dire criminel, de laisser un élève repartir seul ; ce que la loi pourtant permet même après deux échecs. Ce n’est, bien entendu, pas le jour de l’examen que le conducteur est dangereux, c’est pendant les 18 mois où il est seul au volant ! ». Dans les faits, la très grande majorité des possesseurs d’un permis de conduire provisoire passe le permis définitif dans les trois mois et les professionnels de l’enseignement de la conduite constatent que ceux qui ne le font pas, poseront, le plus souvent, des problèmes. Ce sont généralement des personnes qui ne roulent pas ou très peu et pas toujours bien conseillées.
Un permis au bout de 30 heures accompagnées par un professionnel
« Lorsque j’étais président de la Fédération, poursuit Jean-Paul Haine, j’ai mené les négociations qui ont abouti à la réforme de 2018. J’ai obtenu ce que nous appelons l’accès direct qui n’existe pas en Flandres : 30 heures en école de conduite mènent directement au permis de conduire définitif. Cela ne change rien sur le plan financier pour la plupart des élèves qui, quand ils font 20 heures, échouent au premier passage de l’examen. Ils ont alors besoin d’heures de conduite complémentaires. Fort heureusement pour les professionnels de l’enseignement de la conduite, le pourcentage d’élèves passant par les écoles et qui représente déjà 50 %, augmente d’année en année et plus vite en Wallonie à cause de l’examen intermédiaire, qu’à Bruxelles. Nous avions, dans les négociations, une autre idée à proposer, celle d’un permis « boîte automatique » en 12 heures suivies d’une validation par l’école de conduite, après 8 heures supplémentaires pour obtenir un permis donnant le droit de conduite aussi des voitures à boîte manuelle. La crise sanitaire n’a pas permis d’aboutir sur ce point ».
La crise sanitaire frappe de plein fouet l’enseignement de la conduite
Cette crise a, plus globalement, frappé durement la profession. Les écoles ont fermé à la mi-mars 2020 pour une reprise fin mai, puis le 2 novembre pour une réouverture des portes le 11 janvier 2021 parce qu’enfin un nouvel arrêté a considéré les auto-écoles comme un service essentiel. « Pour le permis B, nous avons pris au moins 5 mois de retard, constate Jean-Paul Haine. Cela bouchonne au niveau des centres d’examen notamment parce que les protocoles sanitaires mis en place sont conséquents et que le nombre d’élèves admis est réduit. Nos collègues flamands ont calculé que, tous permis confondus, c’est plus d’un million d’heures de cours qui a été perdu ».
Les deux périodes de confinement ont également eu des conséquences pour les futurs enseignants de la conduite. Ils n’ont pas pu passer leurs brevets d’aptitude. Il en existe cinq : brevet d’instructeur pratique auto, brevet d’instructeur théorie (toutes catégories), brevet d’instructeur moto, brevet d’instructeur poids lourds, brevet de directeur d’auto-école (accessible après trois années minimum de validation des brevets). Il n’y a pas de formation obligatoire accompagnée par des professionnels pour accéder aux différents brevets. Néanmoins, les autodidactes réussissent rarement parce que, contrairement à ce qu’ils pensent généralement, les examens ne sont pas sur le même mode que ceux du permis de conduire. Pour le brevet d’instructeur théorie par exemple, il faut avoir des notions juridiques ; pour le brevet d’instructeur auto, il y a une épreuve de mécanique et électricité qui n’est cependant plus du tout une épreuve « technique de conduite » ce que regrette Jean-Paul Haine. Les examens de Code et de mécanique se passent d’abord à l’écrit et s’ils sont validés, il y a ensuite un oral. Ce n’est qu’après un stage de 3 000 heures minimum que l’enseignant présente une leçon modèle qui donne accès au brevet définitif. « La profession d’enseignant de la conduite attire toujours, mais peu de prétendants vont jusqu’au bout de la démarche parce qu’obtenir son brevet n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, résume Jean-Paul Haine. Le contexte économique et les difficultés à trouver un emploi pourraient changer la donne et nous devrions voir plus de candidats s’accrocher et réussir. Aujourd’hui, nous manquons singulièrement d’instructeurs et la crise sanitaire a aggravé la situation puisqu’il n’y a plus de sessions d’examen depuis pratiquement une année ».