Depuis plusieurs années, les formations au permis bateau se négocient à la baisse. Une tendance qui n’est pas sans impact sur la qualité de l’enseignement et la rentabilité des établissements.
Les bateaux-écoles maintiennent le cap défini par différentes mesures successives, qui ont redéfini le secteur de la formation bateau. La réforme de 2008 en a fixé les bases. Elle a entraîné la disparition de l’examen pratique, le centre agréé devant valider au fur et à mesure les objectifs pédagogiques. En mai 2011, la connaissance des règles d’utilisation d’une radio VHF a été intégrée dans le programme de formation, l’examen théorique est passé de 25 à 30 questions et la formation pratique a été allongée de 30 minutes, pour un total de 3 h 30, dont 2 heures en individuel. Puis, notamment, l’arrêté du 18 février 2013 a rendu obligatoire une formation théorique en salle d’une durée de 5 heures, en présence de l’enseignant.
Côté pile, ces réformes « ont renforcé les compétences des élèves », consent Christophe Preault, référent bateau chez CER et responsable de l’auto-bateau école CER CEROV, à Olonne-sur-Mer, en Vendée. Côté face, elles ont contraint les bateaux-écoles à déployer des moyens supplémentaires pour répondre aux prérogatives imposées. « Nos charges ont augmenté », reconnaît Christophe Preault. Problème, en parallèle, les tarifs des formations n’ont pas connu d’embellie. « Nos prix sont restés stables, autour de 300 euros. Les bénéfices tirés de notre activité bateau ont diminué. Et dans la conjoncture actuelle, on refuse d’augmenter nos tarifs, pour ne pas perdre de clients. »
Des tarifs à la baisse
En moyenne, le coût de la formation bateau, qu’elle soit fluviale ou côtière, gravite autour de 300 euros, hors timbres fiscaux. « En 2007, les tarifs variaient autour de 350 euros, avec une demande plus forte qu’aujourd’hui, analyse Pierre Bost, secrétaire général de la Fédération nationale des bateaux-écoles (FNBE). Les clients s’étaient précipités pour passer leur permis avant la réforme de 2008, de peur qu’elle ne complique l’examen. » Près de dix ans plus tard, les bateaux-écoles doivent donc composer avec des tarifs allégés, combinés à une fréquentation qui n’a jamais retrouvé son niveau atteint avant la réforme.
Aujourd’hui, Pierre Bost estime que les bateaux-écoles devraient assurer « près de 170 formations, commercialisées à 350 euros », pour amortir leurs charges. Laurent Dillenschneider, président national de la section nautisme du CNPA, à la tête de l’auto-moto-bateau école du Champ de Mars, à Nemours, avance quant à lui le chiffre « raisonnable » de 400 euros, rappelant que les frais sont multiples pour un établissement de formation au permis bateau : location des locaux, achat et entretien des bateaux, place de port, matériel pédagogique… S’ajoutent depuis quelques années les coûts liés au développement de l’offre sur Internet, « avec la mise en place d’accès réservés aux clients », complète Christophe Preault.
Des offres à 100 euros
Les tarifs ont tangué dès l’entrée en vigueur de la réforme de 2008, avec l’apparition d’offres incluant des prix d’appel compétitifs. Un phénomène toujours d’actualité, d’après Michel Lecomte, référent bateau chez ECF et responsable de l’établissement Manche West, à Morlaix, dans le Finistère.
« Des établissements vendent des formations à 200 euros, voire 100 euros. Dès qu’on baisse de manière conséquente les tarifs, on rogne nécessairement sur la formation. »
Cette « concurrence déloyale » s’est affranchie, d’après les professionnels, de certaines dispositions réglementaires. « Les candidats suivent la formation théorique à distance, via Internet, alors qu’une présence effective de 5 heures dans les locaux est obligatoire, indique Michel Lecomte. Le nombre d’heures pratiques est, lui, insuffisant, voire inexistant. »
Un secteur sous surveillance
Pour Michel Lecomte, la mise en place de la réforme, en 2008, aurait dû être accompagnée d’une surveillance particulièrement attentive de la part des services instructeurs.
« Nous en avions discuté à l’époque. Mais l’administration a tardé à intervenir. » Depuis, admet-il, « la situation s’est régulée ». Désormais, au moins deux contrôles sont assurés pendant la période de l’agrément, d’une durée de cinq ans. « Le gros du ménage a été fait, estime Laurent Dillenschneider. Les contrôles ont permis d’assainir le secteur, en incitant les professionnels à se conformer à la loi. » Résultat, d’après les chiffres du ministère de l’Environnement, sur l’année 2016, 24 établissements ont été avertis, treize ont été suspendus temporairement et un a été démis définitivement de sa licence.
Pierre Bost considère que les cas de fraude augmentent désormais de manière plus subtile. « Des établissements vont assurer des formations pratiques en individuel d’une heure au lieu de deux et des cours collectifs avec cinq élèves à bord, au lieu de quatre. » Pour lui, la faute incombe à la fois aux établissements, mais aussi aux clients. « Ils viennent chercher un label, plus qu’une formation. » Il rappelle, pour illustrer ses propos, l’affaire des faux permis de Marseille. Entre 2004 et 2007, dans la cité phocéenne, au moins 6 500 « faux vrais permis » bateau avaient été délivrés contre paiement de 500 à 1 300 euros pièce. Au total, le trafic avait rapporté 3 millions d’euros à ses instigateurs, lesquels ont été condamnés en 2011.
L’effet Groupon
Les sites d’achat groupés, type Groupon, ont également contribué à brader les formations, selon les professionnels. Des établissements, en faisant le choix de la quantité, proposent des remises séduisantes pour attirer davantage de clients. Même si « ces offres se font plus rares », remarque Michel Lecomte, elles existent encore. Dans son École de navigation française (ENF), basée à Paris, Alexandre Sar commercialise ponctuellement des formations jusqu’à moitié prix par le biais du site Vente privée. « Le site offre la possibilité de multiplier les ventes, mais j’y ai recours de manière limitée. Derrière, on jongle avec le traitement des dossiers. »
Alexandre Sar avoue qu’il préfèrerait « se passer des offres groupées et vendre toutes les formations au prix initial ». Mais, reconnaît-il, « s’il on ne le fait pas, ce sera un concurrent qui en profitera ». Il voit cet outil avant tout comme un levier de communication, « pour donner une visibilité supplémentaire ». Spécialisé dans la formation bateau, sans activité annexe, son centre est dans l’obligation de faire du volume pour être rentable. « En général, les formations bateau ne sont pas assez chers. Si on ne fait pas du nombre, on sera obligé d’augmenter les prix, et le client ira ailleurs. »
Une « activité annexe »
Selon la plupart des professionnels, la formation bateau doit constituer une « activité annexe », surtout dans les zones de forte concurrence, comme sur la côte par exemple. « Il est difficile de ne vivre que du bateau-école, même si l’on veut développer l’activité au maximum, considère Laurent Dillenschneider. Il faut savoir diversifier une entreprise, toucher un large public, et envisager la formation bateau comme une carte de visite. Le client peut prendre connaissance de notre offre AAC et décider d’y inscrire son enfant. L’objectif est de favoriser les inscriptions indirectes. C’est la seule solution pour rester debout. » Les centres de formation uniquement bateau, eux, peuvent « proposer une offre de location de bateaux ou des promenades en mer », indique Pierre Bost.
La marge de manœuvre semble réduite pour les bateaux-écoles. Christophe Preault avance toutefois l’idée d’un renforcement de la formation pratique, « des clients étant demandeurs, mais il faudrait alors augmenter les tarifs et convaincre les élèves de payer plus cher… » Il indique, pour souligner les limites du développement du marché dans son département, que « l’offre est saturée. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde ».
Et de rappeler que « le nombre de permis annuel est stable. La demande n’est pas extensible ». L’équation reste donc, pour l’heure, sans solution.
Arnaud Botrel
À Paris, les délais d’attente diminuent mais ne se résorbent pas
Point noir de la formation au permis bateau, les délais d’attente pour l’examen théorique sont particulièrement élevés à Paris, et dans une moindre mesure à Lyon. Pour les autres services instructeurs, en revanche, aucun embouteillage à l’horizon.
Ces dernières années, la situation s’est toutefois fluidifiée dans la capitale, mais sans se résorber totalement. La capacité d’accueil de la salle d’examen, la seule déployée pour l’Île-de-France, a été revue à la hausse, permettant d’accroître le volume de places d’examen.
« La jauge de la salle est actuellement de 27 personnes. De notre côté, nous pouvons enregistrer une dizaine d’élèves par session », explique Alexandre Sar, à la tête de l’École de navigation française, à Paris.
Selon le responsable de l’École de navigation française (ENF), située à Paris, « les délais d’attente sont actuellement d’un mois en période creuse ». L’horizon s’obscurcit à l’approche du printemps, lorsque la demande s’intensifie. « À partir du mois d’avril, un candidat doit attendre la rentrée de septembre pour passer l’examen. »
Autre problème, soulevé notamment par Pierre Bost, secrétaire général de la Fédération nationale des bateaux-écoles (FNBE), le phénomène de surbooking. « Des établissements inscrivent plus de candidats que ce qu’ils en ont pour se laisser la possibilité d’enregistrer de nouveaux élèves avant l’examen. Ils bloquent ainsi des places qui pourraient profiter à d’autres bateaux-écoles. C’est une pratique que l’on ne cesse de dénoncer. »
Quant aux éventuelles solutions pour accentuer la décrue des délais d’attente, Alexandre Sar suggère de mettre en place des transferts de dossiers d’un service instructeur à l’autre, afin de soulager le centre parisien. « Un élève pourrait suivre la formation théorique dans nos locaux et effectuer l’examen dans une autre région, pendant ses
vacances par exemple. » Une suggestion qui n’a pas encore trouvé résonnance auprès des services de l’État.