Perte d’acuité visuelle, de motricité, troubles cognitifs… La vieillesse a son lot de désagréments. Pour mieux connaître leurs répercussions sur la conduite automobile, des chercheurs se sont intéressés à la question.
En 2011, près de 17 % des Français avaient plus de 65 ans. Le vieillissement de la population française pose forcément la question de la mobilité des seniors. Car vieillir n’est pas sans conséquence ! Pour cerner les contraintes routières liées au vieillissement, diverses études ont été menées, notamment sous la houlette du Prédit, Programme interministériel de recherche, d’expérimentation et d’innovation dans les transports terrestres. Mais avant d’entreprendre, il faut d’abord comprendre. Comprendre ce qui diffère véritablement, scientifiquement, dans les capacités de conduite du troisième âge. Dans le cadre du Prédit, André Dufour et Olivier Després, deux scientifiques et chercheurs de l’Université de Strasbourg, ont axé leurs recherches sur une particularité des seniors : leur déficit de mémoire spatiale.
Informations visuelles
La mémoire spatiale, c’est la capacité à enregistrer des informations visuelles concernant un lieu. « Nous sommes d’abord partis d’un postulat qui n’est pas spécifique à la conduite automobile », résume Olivier Després, maître de conférences en neuropsychologie. « Le cerveau vieillit, les structures se dégénèrent. L’hippocampe et le lobe frontal sont particulièrement sollicités pour la mémoire spatiale. Le premier sert à former des cartes mentales dans des environnements connus, et le second à construire de nouvelles cartes. Et c’est particulièrement au niveau de ce lobe frontal que les seniors rencontrent des problèmes », explique-t-il.
Même dans le cas de ce que les scientifiques appellent un « vieillissement normal », c’est-à-dire sans pathologie particulière, la capacité d’encodage visuelle est touchée. « Nous avons remarqué que les conducteurs âgés ont plus de mal à évoluer dans un environnement inconnu ».
Plus d’accidents en terrain inconnu
Un grand nombre d’accidents des seniors ont lieu hors de leur département de résidence, ou lors d’un changement de direction », note encore Olivier Després. À partir de ces données, les deux chercheurs ont souhaité passer aux actes, et ont imaginé une phase de test. « Nous avions 60 participants de plus de 60 ans, répartis en deux groupe de 30. Nous avons conçu une ville virtuelle et, sur simulateur, nous leur avons fait faire un trajet. Au premier groupe, nous n’avons donné aucune consigne au moment d’effectuer le parcours. On leur a ensuite demandé de le refaire seuls, et la plupart se sont complètement perdus. Le second groupe a été prévenu à l’avance de ce qui les attendaient. Nous leur avons donné pour consigne de bien faire attention aux directions qu’ils prenaient. Et les résultats étaient nettement meilleurs que pour les autres », ajoute le scientifique.
Un travail de prévention
À ces deux groupes de seniors s’en est ajouté un troisième, formé cette fois de 30 jeunes automobilistes âgés de 18 à 30 ans. Sans consigne, leurs résultats étaient bien supérieurs à ceux des personnes âgées. En revanche, les seniors à qui l’on avait dit de faire particulièrement attention au trajet, ont su le refaire aussi bien que les jeunes. Un signe porteur d’espoir aux yeux des chercheurs.
« Cela montre qu’avec un travail de prévention, on peut arriver à aider les seniors à être plus sereins et à avoir plus de repères »,
se réjouit Olivier Després. Néanmoins, il voit certaines limites dans les résultats de ces tests. « Le trajet que nous leur avons fait faire était court, 2 kilomètres seulement, avec 22 rues et 15 intersections. Il serait intéressant de voir leurs capacités de concentration sur un parcours plus long », estime-t-il. De plus, en conduisant sur simulateur, les conducteurs sont déchargés d’un certain nombre de contraintes. « Il présente l’avantage de ne comporter aucun risque d’accident », précise Olivier Després. « Une des grosses difficultés rencontrées avec l’âge, c’est de porter son attention sur de multiples tâches. Cela leur demande plus d’efforts sur la route », ajoute le scientifique strasbourgeois. Son collègue André Dufour et lui-même envisagent de lancer une seconde phase de tests, cette fois en milieu écologique, en conditions réelles. « Nous voudrions les équiper de géotraceurs GPS, afin d’analyser leur parcours en fonction de leur destination. Nous espérons une mise en place à l’automne prochain », poursuit-il.
Troubles cognitifs
Parrainées elles-aussi par le Prédit, Sylviane Lafont, chercheuse à l’IFSTTAR et à l’université de Lyon 1, et Colette Fabrigoule, spécialiste de la cognition au CNRS et à Bordeaux-Segalen, se sont intéressées à la détection de troubles cognitifs pouvant altérer la conduite automobile des personnes âgées. Comme ses collègues strasbourgeois, Colette Fabrigoule reconnaît que « le vieillissement entraîne un ralentissement du traitement de l’information, avec des lésions diffuses du cerveau ». « Ils rencontrent quelques difficultés à éliminer les informations parasites. De plus, ils ont du mal à gérer les contraintes temporelles. Dans le cas d’une insertion sur l’autoroute par exemple, ils ont de nombreux paramètres à gérer en peu de temps. On a remarqué que les accidents des seniors étaient plus fréquents dans des tournés à gauche, car les informations à traiter sont plus nombreuses : traversée des voies, piétons, etc. », ajoute-t-elle. L’objectif, selon la scientifique, est que les personnes âgées parviennent à s’autoréguler, c’est-à-dire à percevoir elles-mêmes leurs difficultés. « À partir de 60 ans, elles vont par exemple éviter de conduire la nuit, si les phares des voitures les éblouissent. Les troubles visuels sont en général assez faciles à percevoir. En revanche, en ce qui concerne les problèmes cognitifs, les seniors ne s’en rendent pas forcément compte ».
C’est justement dans l’adaptation de la conduite aux personnes âgées, que les médecins traitant ont un rôle à jouer. « Ils se trouvent souvent démunis face aux familles des patients, qui demandent si leurs parents ou grands-parents sont aptes à conduire. Mais la dangerosité éventuelle des seniors sur la route n’est pas fonction de l’âge, ni même d’une pathologie. Elle réside dans la capacité, ou non, à mettre en place des stratégies d’adaptation, comme d’arrêter de faire des longs trajets », souligne Colette Fabrigoule.
Rôle des médecins et des auto-écoles
Si certaines contre-indications à la conduite existent sur le plan médical, comme la prise de médicaments, elles ne sont pas spécifiques aux personnes âgées. C’est pourquoi la scientifique se dit contre l’instauration d’une visite médicale obligatoire pour les seniors, afin de vérifier leurs aptitudes à la conduite. « Ce procédé serait très stigmatisant. D’autant que cela ne prendrait pas en compte la cognition. Et la démographie médicale française ne permet pas de mettre en place un système cohérent ». Alors à défaut de visite médicale, Colette Fabrigoule préfère « un accompagnement à la conduite ». « Les seniors, notamment en zone rurale, ont besoin de leur voiture pour maintenir un lien social, et conserver toutes leurs capacités. On ne peut pas la leur enlever du jour au lendemain », affirme-t-elle, ajoutant que « la conduite, à l’instar d’autres activités de loisir, permet un meilleur pronostic dans la prévention des maladies neurodégénératives ».
D’autant que les répercussions morales peuvent être fortes lorsqu’un senior arrête de conduire. « Cela entraîne parfois une dépression. En Europe du Nord, un pays avait voté l’impossibilité de conduire après 70 ans. Résultat, deux ans après, ils ont eu une forte augmentation de piétons tués. On ne réglera pas le problème ainsi », soutient la chercheuse bordelaise. Pour elle, les auto-écoles ont un rôle à jouer. « Certaines femmes âgées se font conduire par leur mari pendant des années alors qu’elles ont le permis. Mais le jour où elles deviennent veuves, elles ne se sentent pas de reprendre le volant. Certaines personnes arrête de conduire trop tôt, alors qu’elles auraient la possibilité motrice de continuer, et d’autres tardent à lever le pied. Il faudrait imaginer des sessions de remise en confiance », propose-t-elle. Colette Fabrigoule, partisane du vivre ensemble sur la route, souhaiterait également que les jeunes soient sensibilisés à l’acceptation des seniors sur la route. « Il doivent apprendre à ne pas s’énerver quand un papy ou une mamy roule à 70 sur la route au lieu de 90… », suggère-t-elle. Pas sûr que tout le monde soit de son avis !
Lucas Lallemand
Accidentologie : les seniors sont bons élèves
Les seniors causent-ils plus d’accidents que les autres automobilistes ? Certains le pensent. Parmi la kyrielle de reproches qui leur sont faits concernant leur comportement routier, un manque de réflexes et, parfois, une lenteur qui confine à la dangerosité. Alors que disent les chiffres ?
Selon le bilan de l’Observatoire national de la sécurité routière pour l’année 2011, les plus de 75 ans sont assez souvent responsables des accidents dans lesquels ils sont impliqués. 61 % d’entre eux se voient en effet imputer la responsabilité du sinistre en cas de dommages corporels, et 72 % lors d’un accident mortel (autant que la tranche d’âge des 18 – 24 ans). En revanche, ces chiffres descendent à 47 et 56 % pour les 65 – 74 ans. Tout cela reste donc très relatif, et ce sont surtout les plus jeunes qui, par leurs comportements dangereux, grossissent les chiffres de l’insécurité routière. Les plus de soixante ans ont d’ailleurs été, en 2010, les moins condamnés pour infractions « papier » de toutes les classes d’âge. Ils représentaient seulement 1,6 % des conducteurs sans permis, 1,9 % des automobilistes arrêtés pour défaut d’assurance et 3 % de ceux qui ont conduit malgré une suspension de permis. Les conducteurs seniors ne sont malgré tout pas épargnés par les dangers de la route. En 2010, 19,2 % des tués avaient plus de 65 ans, soit presque autant que les 18 – 24 ans (20,8 %).
Volhand, le volant de l’avenir pour les personnes âgées ?
Soutenu par le Prédit, Philippe Pudlo, professeur au LAMIH (Laboratoire d’Automatique et d’Informatique industrielles et Humaines) à l’Université de Valenciennes, a mis sur pied un projet de direction assistée adaptée à la conduite des seniors et des personnes handicapées. L’objectif de Volhand est de faciliter le maniement du volant, en prenant en compte certaines spécificités de l’âge et du handicap comme les douleurs musculaires et articulaires. Un travail a été fait sur la position des mains sur le volant, certaines postures étant plus fatigantes que d’autres. « Nous avons travaillé sur trois maquettes, relève Philippe Pudlo. L’intérêt des industriels de Jtekt, la société qui souhaiterait s’occuper de la production, est de proposer cet outil principalement à destination des seniors, sans surcoût spécifique hormis celui de la recherche puisque nous changerions seulement les algorithmes ». Partant du principe que la condition physique d’une personne peut se dégrader avec le temps, il serait possible de paramétrer le dispositif suivant ses besoins, ce qui en ferait un outil évolutif. « Il existerait plusieurs modes d’utilisation, en fonction des difficultés de chaque conducteur », ajoute-t-il. La commercialisation de ce produit pourrait intervenir d’ici quelques années.