Quand on évoque le Code de la route, on ne pense pas de prime abord à y associer des philosophes tels que Kant, Nietzsche ou Socrate. C’est pourtant le pari réussi par Gilles Vervisch, agrégé de philosophie, professeur en lycée et écrivain, dans son ouvrage « Tais-toi et double, philosophie du Code de la route ».La Tribune des Auto-Écoles : Pourquoi vous être intéressé au Code de la route ? Quel rapport entre philosophie et conduite ?
Gilles Vervisch : En 2009, j’ai publié mon premier ouvrage, « Comment ai-je pu croire au Père Noël ? », qui tentait de répondre avec philosophie à des questions variées du quotidien (« faut-il se fier à son GPS plutôt qu’à sa femme quand on se rend chez des amis ? Pourquoi Mamie met-elle un pull écossais à son Yorkshire ? »). Je me suis ensuite intéressé de la même manière au Code la route, notamment à cause de mon expérience d’enseignant au lycée. Je me suis rendu compte que bien souvent le Code de la route et ses panneaux indicateurs renvoyaient à des choix philosophiques. La conduite automobile est révélatrice de notre existence en général. La liberté, la morale, l’État sont des notions abstraites qui deviennent très concrètes aux abords d’un rond-point ou au détour d’un feu rouge !
La Tribune : Pour vous, la liberté passe par le Code de la route ! Mieux vaut une règle que pas de règle du tout ?G. V. : Exactement. Quand je demande à mes élèves de lycée si la liberté est l’absence de règles, ils répondent par la négative, parce que sinon c’est l’anarchie, avec tout le monde en guerre contre tout le monde. Sur la route, c’est pareil : il faut bien instaurer un Code de la route qui établit des priorités de passage ou limite la vitesse. C’est bien parce que les gens sont irresponsables qu’il existe un Code de la route. Ce dernier préserve notre liberté en évitant que la loi du plus fort (la voiture la plus puissante, le conducteur le plus égoïste…) ne prévale.
La Tribune : Ceux qui dénoncent le tout répressif et réclament plus de prévention ont tendance à vous agacer…G. V. : Il y a des règles que tout le monde connaît. Les panneaux et feux de signalisation sont quand même en général simples à comprendre. Pourtant, on va nous expliquer qu’il faudrait plus de prévention et que si les gens ne respectent pas le Code de la route, c’est parce qu’ils n’ont pas bien compris ce que ça voulait dire et qu’il faut le leur expliquer. Surtout qu’à côté de ça, les conducteurs veulent être traités comme des grandes personnes. Alors il faudrait savoir : soit on est un grand qui peut conduire une grosse voiture, et alors on sait se tenir, conduire, rouler raisonnablement ; soit on est un enfant qui a besoin de pédagogie et de prévention. Alors, on doit s'en tenir à la bicyclette avec les petites roues !
La Tribune : Que pensez-vous du démontage des panneaux avertissant de la présence de radars ?G. V. : Ces panneaux entraînent plus de risque d’accident qu’autre chose, car dès que les conducteurs les voient, ils se mettent à piler. On accuse les radars de tous les maux et de rapporter de l’argent à l’État, mais, comme je le dis dans mon livre, un bon moyen pour passer à côté du « racket » de l’État, c’est de respecter le Code de la route ! On est sanctionné au nom d’une loi qui également nous protège. On ne va pas dire que la loi est injuste uniquement quand elle ne va pas dans notre sens ! On est toujours bien content que la loi limite la liberté des autres mais on a du mal à accepter qu’elle limite notre propre liberté. Cela renvoie à l’histoire de Socrate, qui avait été condamné à mort et a dû boire la ciguë, bien qu’on lui ait proposé au dernier moment une autre issue : l’exil. Il refusa cette solution de facilité, indiquant qu’il avait été condamné au nom de la loi d’Athènes, une loi qui avait fait de lui ce qu’il était et qu’il n’allait pas choisir de rejeter juste au moment où elle n’était plus à son avantage. Cela évoque aussi une thèse de Platon, qui affirme qu’on fait toujours le mal par ignorance : quand on fait quelque chose de mal, on ne s’en rend jamais compte et on a du mal à l’admettre. De même, on juge tout selon son point de vue. Sur la route, ceux qui roulent plus lentement que soi sont jugés trop lents et ceux qui roulent plus vite trop rapides !
La Tribune : Pourquoi est-on si intolérant une fois au volant ?G. V. : La voiture rompt notre relation à l’autre. Nous ne sommes plus dans une société de face à face, où l’autre est reconnu comme un autre soi-même. Il est au contraire dépersonnalisé. Je prends aussi l’exemple du 4 x 4 ou SUV, très en vogue actuellement en ville, et qui pourrait montrer ce que Nietzsche a appelé la « volonté de puissance ». Mais celui qui roule en 4 x 4 pour éprouver sa volonté de puissance n’a sans doute rien compris : si l’on veut vraiment affronter les autres, il vaut mieux lutter avec eux à armes égales, et même chercher un adversaire plus fort que soi. Le fait de devoir monter dans un 4 x 4 pour se sentir enfin plus grand révèle l’incapacité qu’on a eu à se prouver sa valeur autrement.
La Tribune : Que pensez-vous du rôle des auto-écoles ? G. V. : Lorsque j’ai passé le permis, j’ai eu un bon formateur et obtenu mon papier rose du deuxième coup. Mais ensuite, lorsque j’ai pris la route, j’étais loin d’être à l’aise au volant. C’est surtout par la pratique constante que l’on apprend à conduire. Les auto-écoles font ce qu’elles peuvent, a priori je ne vois pas ce qu’on pourrait leur reprocher. Comme dans tous les secteurs, il y a des gens sérieux et d’autres moins. Je me souviens du fameux « tu contrôles (rétroviseur), tu signales (clignotant), tu déboîtes », enseigné par mon moniteur. Dans la pratique, les gens font souvent exactement l’inverse ! Ce n’est pas de la faute de l’auto-école, mais des mauvaises habitudes que l’on a contractées ensuite. Le permis de conduire est un sésame qui vous donne tous les droits, et sur lequel on ne peut pas vraiment revenir. Une remise à niveau serait nécessaire une fois le permis obtenu.
La Tribune : Votre point de vue sur l’alcool au volant est plutôt original : vous considérez que quand un ivrogne prend la route, il n’est déjà plus conscient de ce qu’il fait et donc plus vraiment responsable !G. V. : J’ai écrit cela un peu au second degré ! Ceci dit, dans le Code pénal, dès que l’on n’a pas conscience de ce qu’on fait ou qu’on subit une force extérieure, on est moins responsable, comme par exemple en cas de folie ou de crime passionnel, considérés comme des circonstances atténuantes. Au contraire, au volant, le fait de ne pas être conscient de ses actes est une circonstance aggravante. Or, un ivrogne était déjà en état d’ébriété quand il a choisi de prendre le volant. La question est de savoir à quel moment quelqu’un est responsable de ce qu’il a fait. Alors, c’est aussi à l’entourage de faire en sorte que celui qui a bu ne prenne pas le volant. On peut ainsi redistribuer la responsabilité.
La Tribune : La vitesse n’est pas limitée en Allemagne sur certaines autoroutes, où il est uniquement « conseillé » de ne pas dépasser 130 km/h. Est-ce envisageable en France ?G. V. : La question qui se pose est la suivante : quand la règle n’est que conseillée et pas obligatoire, est-ce que les gens ne la respectent pas plus volontiers ? C’est ce qui se produit en Allemagne. On a tendance à dire que c’est parce que la règle existe qu’on la transgresse. Cela évoque un peu l’argument concernant le cannabis : les jeunes en consommeraient en partie parce que c’est interdit. Si c’était autorisé, il y aurait peut-être moins de problèmes. Maintenant, expliquer que cela fonctionne en Allemagne grâce au caractère « discipliné » de ses habitants, alors que cela ne peut être le cas en France à cause du caractère plus latin et rebelle des Français, n’est sans doute pas justifié. Dans les années 1970, il y avait 20 000 morts par an sur les routes françaises, contre 4 000 aujourd’hui. Preuve que rien n’est immuable. C’est plus une question d’habitude à prendre que de caractère national inné.
La Tribune : Vous proposez de brider la vitesse des véhicules à 130 km/h…G. V. : La liberté est un sentiment subjectif et parfois illusoire, et non pas un fait objectif. Pour le prisonnier qui vient de passer quelque temps derrière les barreaux, se promener dans la rue est vécu comme une grande liberté, alors que ce n’est pas particulièrement le cas pour ceux qui ne sont jamais allés en prison. Ce n’est que quand on a subi la contrainte qu’on profite de la liberté. C’est la même chose en voiture : ce qui fait qu’on subit les limitations de vitesse et qu’on en souffre, c’est que les véhicules d’aujourd’hui peuvent techniquement rouler beaucoup plus vite que la limite autorisée. Au contraire, un conducteur tranquillement installé dans sa 2CV et qui plafonne à 70 km/h ne se sent pas agressé quand il voit un panneau de limitation à 90 km/h, car il sait que de toute façon il ne pourra pas aller au-delà ! Si toutes les voitures étaient bridées, tous les conducteurs se sentiraient libres, puisqu’ils pourraient rouler au maximum de leur puissance sans que personne ne les embête. Il est un peu absurde de vendre des voitures qui peuvent aller à 250 à l’heure alors que la vitesse est limitée à 130 km/h.
La Tribune : Quel type de conducteur êtes-vous ? Possédez-vous les travers que vous dénoncez ?G. V. : Bien sûr ! Au départ, j’étais un peu mon propre cobaye pour écrire ce livre. J’avais l’habitude de beaucoup m’énerver au volant. Depuis, je suis beaucoup plus calme. Car on se rend vite compte que ce sont surtout nos passagers qui subissent notre mauvaise humeur. Les autres conducteurs ne nous entendent même pas !
Propos recueillis par Christophe Susung
PHILOSOPHONS AU VOLANT !
Pourquoi ne pas supprimer les limitations de vitesse sur autoroute ? Pourquoi y a-t-il toujours des bouchons sur ma route à moi ? Pourquoi suis-je le seul à savoir conduire ? Autant de questions qui trouveront une amorce de réponse philosophique dans l’ouvrage « Tais-toi et double ». En faisant du Code de la route le miroir de nos comportements sociaux, Gilles Vervisch compose philosophiquement sur la nature humaine et ses petites bassesses. La philosophie, loin d’être obscure, peut aider à voir nos problèmes quotidiens au volant sous un autre jour. Le lecteur y apprendra aussi avec soulagement qu’il n’est pas le seul à aborder avec angoisse un démarrage en côte ou à vouloir rouler sur la bande d’arrêt d’urgence ! Moins de vitesse et plus de réflexion : quelle meilleure devise pour une éducation routière responsable ? Un regard pertinent et non dénué d’humour sur l’univers de la conduite, à faire partager à vos élèves !
« Tais-toi et double, philosophie du Code de la route », par Gilles Vervisch, Max Milo Éditions, 194 pages.